De la manipulation scientifico-médiatique

Cette semaine j’ai été pris d’un coup de colère contre le responsable de la rubrique sciences du monde.fr

En cause, l’article suivant:

Allons-nous devenir débiles ?

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/01/24/allons-nous-devenir-debiles_1822291_1650684.html

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO |  • Mis à jour le 

Je vous invite à le lire attentivement avant de revenir ici pour lire mes commentaires:

Si vous venez de terminer sa lecture, vous avez du comprendre qu’il est essentiellement question de génétique dans cet article.

Epigenetic_mechanisms

Quoi de plus étonnant alors, que son auteur soit un urologue, discipline médicale éloignée de la génétique s’il en est…

De plus, il est patron d’une entreprise belge qui s’appelle DNA vision, qui ne propose rien de moins que le séquençage de votre ADN à prix d’or afin de vous proposer des solutions de traitements médicaux adaptés à votre patrimoine génétique: http://www.dnavision.com/

Il y a donc déjà une forme de conflit d’intérêt entre le propos qui est tenu et son auteur. D’autant que nul part lemonde.fr n’indique qu’il s’agit d’une tribune de la part d’un urologue entrepreneur dans le domaine de la génétique, il faut attendre la signature de l’article pour le comprendre. Cela manque cruellement d’honnêteté intellectuelle.

Chirurgien urologue, Président de DNAVision

l.alexandre@dnavision.be

 

Si l’on s’intéresse au fond du propos.

L’auteur commence par se baser sur un article scientifique dont il tire une interprétation à la fois simpliste, personnelle et erronée scientifiquement. L’auteur néglige volontairement des pans entiers de la génétique actuelle, l’épigénétique par exemple, qui montre depuis plus de 20 ans maintenant que l’influence de l’environnement (physique et sociale) permet l’activation ou la désactivation d’une partie de nos gènes au cour de la vie. Un changement dans l’expression de notre patrimoine génétique qu’il est possible de transmettre d’une génération à l’autre et qui bouleverse la vision purement darwiniste qui ne mettait en jeu que la sélection naturelle des mutations comme facteur d’amélioration de l’espèce. Pour ceux qui aiment un peu l’histoire des sciences, il s’agit d’une forme de réconciliation entre les théories darwinistes et lamarckiennes.

Si l’on ajoute à cela la découverte progressive de l’utilité du patrimoine non-codant (98.5% de notre patrimoine), que l’on pensait inutile, simple scorie  de notre évolution… Alors qu’il joue à n’en pas douter un rôle crucial dans les phénomènes épi-génétique, car il garde une mémoire de l’ensemble des mutations et sélections opérées pendant toute l’histoire de la lignée sur des millions d’années. D’ailleurs cette vision contradictoire est posée dans un article lié à celui qui nous occupe, mais l’auteur se garde bien d’introduire cette contradiction dans son propre article.

Aujourd’hui, réduire la génétique à la sélection naturelle et aux mutations aléatoires est aussi idiot que de limiter l’astronomie moderne aux mouvements de lune dans le ciel!

L’auteur néglige donc volontairement les capacités de résilience inhérentes à l’ensemble des être vivants et le caractère absolument non linéaire des trajectoires évolutives des espèces. Il opère un cadrage réducteur de la problématique en mettant en avant les effets bénéfiques des brassages génétiques pour lutter contre la dégénérescence cérébrale induite par la diminution drastique de la sélection naturelle dans nos sociétés modernes. Puis, trop rapidement, il envisage comme inéluctable une dégénérescence progressive de l’espèce, avant de proposer une solution unique et clés en mains, à savoir, la manipulation du génome humain afin de sélectionner les gènes « viables »!

Voilà comment on embobine la majeure partie des lecteurs d’un journal sérieux. Malheureusement tout le monde ne connaît pas les bases de la génétique, peu de gens suivent avec attention les avancées scientifiques autrement que par les raccourcis rapides qu’en font certains de nos médias. Et c’est de cette manière que n’importe quel imposteur peut se présenter dans les pages du Monde.fr pour y déverser un flot d’inepties visant à promouvoir son entreprise, tout en contribuant à banaliser l’idée que l’eugénisme est la seule solution qui permettra de sauver l’humanité dans un futur proche!

Nous avions déjà les apprentis sorciers des OGM qui jouent avec ce que vous mangez en vous promettant que cela va enfin résoudre la faim dans le monde sans même tester correctement la dangerosité des aliments qu’ils vous vendent…

Nous avions également les sorciers du nucléaire qui vous assurent que c’est absolument sans danger, alors même que nous avons connu deux déversements colossales de produits radio-actifs dans l’environnement en moins de 30 ans et que toutes les statistiques montrent qu’un accident majeur risque de se produire en Europe occidental dans les 10 prochaines années…

Et bien nous avons maintenant les sorciers de la sélection génétique qui se proposent de trier vos enfants et cela pour votre bien, le leur, et celui de l’humanité entière…

Et personne ne réagit.

Un raisonnement simpliste, s’appuyant sur une donnée valable interprétée à tort, et donnant une conclusion pas trop inquiétante suffit pour endormir la vigilance et l’esprit critique du lecteur et le laisser accepter l’eugénisme comme unique solution pour la survie de l’humanité.

C’est d’une tristesse…

Cela me rappel les obnubilés de la surpopulation, qui nous prédisent que les humains seront bientôt trop nombreux et qu’il y aura nécessairement une extinction massive d’une partie de l’humanité… Ils oublient un concept élémentaire que l’on étudie en fin de collège: la transition démographique. Nous serons au maximum 10 milliards d’humains sur terre à l’horizon 2100. Et ils ignorent que nous produisons déjà de quoi nourrir 12 milliards d’humains sur terre. Le véritable problème, c’est que nous jetons plus d’un tiers de la production et que l’on nourrit trop d’animaux, ce qui renchérit les prix agricoles et prive une partie de l’humanité d’un accès suffisant à la nourriture. La FAO estime même qu’on pourrait nourrir tous les humains en Bio!

transition démographique

Heureusement, ils possèdent en parallèle au Monde.fr un blogueur extraordinaire qui est un véritable scientifique, doué d’une capacité incroyable à mettre à la portée du lecteur des découvertes complexes sans pour autant faire des raccourcis qui introduiraient des raisonnements inexacts, voire complètement faux! Il s’agit de passeur de sciences.

Pour réfléchir sur un cas extrême, je vous invite à lire l’un des plus grands esprits scientifiques de notre temps: Stephen Hawking, qui vit depuis de nombreuses années dans un fauteuil roulant et parle grâce à l’assistance d’un ordinateur, à cause des suites d’une sclérose latérale amyotrophique. Il est l’un des humains sur terre à conceptualiser l’univers de la manière la plus pertinente. Imaginez que nous l’ayons éliminé avant sa naissance? Ou même simplement « corrigé » grâce aux techniques de modification génétique. Nous aurions certainement perdu l’un des plus grands esprits de notre temps.

Il faut impérativement s’interroger sur l’idée même de sélection au regard de ce que nous enseigne la nature. Avons-nous les clés de décision et la connaissance suffisante à l’heure actuelle pour faire des choix éclairés sur les gènes que nous devrions conserver, et ceux que nous devrions éliminer? Ne risquons-nous pas de priver l’humanité entière d’un futur diversifié si nous commençons rapidement à éliminer les éléments en marge. Imaginez une sélection basée sur la mode, et en quelques générations vous aurez un patrimoine génétique de l’humanité appauvri à l’extrême qui sera de moins en moins résilient face aux pathogènes, face aux mutations, face aux défis physiques et intellectuels que notre espèce devra affronter.

Je défend une thèse diamétralement opposée à celle de l’article du monde:

La diminution de la pression sélective sur l’espèce humaine fait partie de notre évolution, elle permet l’émergence de mutation qui auraient disparues rapidement il y a quelques siècles ou  millénaires, en cela nous enrichissons notre patrimoine génétique d’une manière bien plus importante qu’auparavant. Cet enrichissement est une chance extraordinaire et ne constitue pas une dégénérescence. De plus notre génome possède des faculté d’activation et d’inactivation permettant d’éviter qu’une mutation ayant un impact négatif s’exprime. Ce même gêne ayant un impact négatif aujourd’hui pourra donc à l’avenir muter à nouveau et apporter une nouvelle fonction, par lui-même ou associé à d’autres gênes nouveaux ou anciens, et permettre de répondre à des facteurs environnementaux dont nous n’avons pas idée aujourd’hui. Sélectionner a priori les gênes, sans connaître l’impact évolutif à long terme est extrêmement dangereux pour notre avenir génétique.

A propos Aurélien Vernet

J'ai passé deux ans auprès d'Hélène Lipietz à la commission des lois où j'ai pu m'occuper de la réforme des métropoles, de la loi transparence, du non-cumul des mandats, et bien d'autres sujets passionnants autour des libertés publiques et de nos institutions. Par la suite, j'ai passé 3 ans auprès de Joël Labbé, à la commission des affaires économiques où j'ai participé à la loi d'avenir pour l'agriculture, la loi de transition énergétique, la loi biodiversité, l'application de la loi Labbé sur les pesticides, l'interdiction des néonicotinoïdes... Ce fut l'occasion d'organiser plusieurs consultations citoyennes avec "Parlement et Citoyens" et d'élaborer une vision innovante de ce que pourrait-être le futur de l'élaboration de la loi.
Taggé , , , , , , , , , , , , .Lien pour marque-pages : Permaliens.

7 réponses à De la manipulation scientifico-médiatique

  1. muracciole dit :

    merci de cet éclairage salutaire ! ce sont sur de tels concepts que se joue notre avenir .

  2. Metasky dit :

    Merci.

    Je suis revenu sur cet article pour y retrouvez un lien. Une petite faute au passage: « Europe occidentale* »

    Pour revenir sur Hawking, qui est né en 1942, la SLA n’est pas systématiquement héréditaire ( +80% des cas sont sporadiques //source: http://www.chu-tours.fr/site_public/infos_sante/neurologie.htm. ). La sienne s’est déclarée à son arrivée à Cambridge, il avait 21 ans. Sans défendre l’eugénisme on ne pouvait à l’époque rien faire et il n’y avait aucune raison de « l’éliminer ». Je trouve que le paragraphe peut induire en erreur sur le caractère génétique de la maladie.

    Un petit mot sur la forme: il y a une répétition au début et à la fin de ce paragraphe sur Hawking. Et dans la dernière phrase: « Sélectionner a priori les gènes*  »

    Bonne continuation!

    • Vernet dit :

      Merci Metasky pour ton commentaire constructif. Je pense que je vais changer la tournure de ce paragraphe, je cherche encore la bonne formulation, je suis ouvert à tes propositions sur le sujet!

  3. Vernet dit :

    Un article du monde pour poursuivre les réflexions sur notre avenir et ce que certains veulent en faire:

    http://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/04/18/google-et-les-transhumanistes_3162104_1650684.html

  4. Vernet dit :

    Pour poursuivre nos reflexions sur l’évolution:

    un article de Passeur de Sciences autour de la co-évolution entre les humains et les virus:

    http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2012/05/28/les-humains-sont-apparentes-aux-virus/

    On peut tout de même penser que les problèmes, somme toute assez rares, causés par les virus endogènes sont un maigre tribut à payer comparé aux énormes bénéfices évolutifs que ces séquences ont apportés à leurs hôtes durant des millions d’années. La grande quantité d’ADN ajoutée au génome humain par l’intégration des rétrovirus endogènes a fourni un terreau très fertile de matériel brut, recyclé de nombreuses fois en séquences remplissant désormais des fonctions cellulaires capitales. Prenons par exemple le cas de deux gènes humains appelés syncytine 1 et 2, qui sont impliqués dans la formation du placenta. Ils dérivent d’un gène rétroviral codant une protéine permettant normalement aux virus de fusionner avec la membrane des cellules de l’hôte et de pénétrer à l’intérieur du compartiment cellulaire. Les syncytines ont retenu leur capacité fusogénique d’origine mais elles sont désormais impliquées dans la fusion de cellules du placenta pour former une couche qui permet les échanges de nutriments entre la mère et le fœtus. L’équipe de Thierry Heidmann (Institut Gustave Roussy à Villejuif) a montré que ces deux gènes humains dérivaient de deux rétrovirus endogènes différents intégrés dans le génome des primates il y a environ 40 millions d’années. Il est assez intrigant et fascinant de réaliser que le nid dans lequel nous avons tous baigné pendant les neuf premiers mois de notre vie n’aurait certainement pas été aussi douillet si les virus n’existaient pas… Cet exemple et bien d’autres montrent qu’il serait très réducteur de ne considérer les virus que comme des parasites dangereux et inutiles.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *